dimanche 9 décembre 2007

Fonctionnalisme

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Un paradoxe est devenu familier à tout habitant d’un pays industrialisé : Quand les designers pensent épurer un objet dans le sens le plus strictement utilitaire et s'émanciper de la mode pour accéder à un vocabulaire formel dicté par le besoin, nous pouvons être sûrs que le résultat, trente ou quarante ans après, fera figure de monstre préhistorique mettant à mal l'idée de providence divine.
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Les conceptions qui en ont déterminé l'aspect nous paraîtront désormais aussi contingentes que l’idée de donner à une cuillère la forme d’une femme. Peut-on comparer cette dualité à celle qui caractérise notre attitude face aux langues et au langage en général ?

À l’intérieur d’une tradition, les grammaires des langues naturelles nous semblent en effet correspondre à une logique externe, mystérieuse et indiscutable, jusqu’à ce que se présente sous sa forme la plus problématique la question de la traduction. Après quoi tout, au contraire, devient sujet de discussion et de controverse.

Jusqu’où pourrait-on alors comparer les formes accomplies de la technique à un système linguistique ? Au cœur de leur actualité, nous jugeons certaines de ces formes plus rationnelles que d’autres sous prétexte qu’elles tireraient leur origine de nécessités vitales ou prétendues telles. Mais quand nous les considérons d’un point de vue historique et culturel, c’est leur arbitraire qui saute aux yeux : nous pourrons nous mettre à considérer l’ensemble des produits d’une culture uniquement comme un système de signes clos sur lui même (ainsi que tendait à le faire Roland Barthes, par exemple), oubliant que nous nous penchons tout de même sur les fossiles d’articulations entre l’être humain et son environnement (de même que nous laissons de côté le problème de la référence quand nous pratiquons le relativisme linguistique).

Par ailleurs, la modernité technique (en architecture spécialement) a introduit l’idée que les formes d’une production humaine trouveront leur harmonie d’elles mêmes quand elles sauront répondre aux attentes pratiques de l’usager. Or, on observe une infinité de réponses possibles pour le même problème – le choix de telle ou telle dissimulant son manque de fondement tantôt par un surcroît d’arguments fonctionnalistes, tantôt par une référence au passé. D’autre part, les problèmes pratiques eux-mêmes subissent un glissement perpétuel et l’habitant du village global qui a aujourd’hui poussé le relativisme à son comble, balaie très vite ces prétentions à la justification. Le sens de notre environnement technique s’effrite donc aussi vite qu’il est généré.

Ne devrait-on pas désormais, de même que l’on s’est demandé où se situait la limite à partir de laquelle il devient absurde de chercher des fondements au langage (Wittgenstein…), délimiter le champ au-delà duquel toute tentative de justification des formes de nos habitations, de nos ustensiles et de nos prothèses devient insensée ? (Ce qui remettrait également en cause, par contrecoup, tout formalisme esthétique radical se basant sur des arguments de nécessité.)

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