vendredi 30 mai 2008

Quelques citations de Freud sur le rêve, la fonction, et le plaisir.

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En recherchant par où la démarche fonctionnaliste s’est introduite dans les réflexions sur l’imaginaire, le premier exemple qui m’est venu à l’esprit est celui de Freud lorsqu’il pose la « fonction du rêve », attirant l’attention de la recherche sur l’onirisme.


Pour obtenir une reconnaissance scientifique, Freud a été tenu de se plier aux impératifs de présentation des sciences de la vie, pour lesquelles la définition fonctionnelle repose sur le fait que tout ce qui occupe une place dans l’organisme peut être l’objet d’une expérience mettant en évidence son implication dans des processus physiologiques. Ainsi, l’ouverture de l’Introduction à la psychanalyse tient du passage en force :



« On vous a habitués à assigner aux fonctions de 1'organisme et à leurs troubles des causes anatomiques, à les expliquer en vous plaçant du point de vue de la chimie et de la physique, à les concevoir du point de vue biologique, mais jamais votre intérêt n'a été orienté vers la vie psychique dans laquelle culmine cependant le fonctionnement de notre organisme si admirablement compliqué. C'est pourquoi vous êtes restés étrangers à la manière de penser psychologique et c'est pourquoi aussi vous avez pris l'habitude de considérer celle-ci avec méfiance, de lui refuser tout caractère scientifique et de l'abandonner aux profanes, poètes, philosophes de la nature et mystiques. »



Pour s’exprimer selon les critères de la biologie, Freud est ensuite conduit à élaborer des fonctions utopiques, à définir le rôle de quelque chose qui n’a de place nulle part. Sa première préoccupation est d’attribuer au rêve un métier décent :


« nous aboutirons, par le chemin le plus court, à des conclusions sur la fonction du rêve. En tant que réaction à l'excitation psychique, le rêve doit avoir pour fonction d'écarter cette excitation, afin que le sommeil puisse se poursuivre. Par quel moyen dynamique le rêve s'acquitte-t-il de cette fonction? C'est ce que nous ignorons encore ; mais nous pouvons dire d'ores et déjà que, loin d'être, ainsi qu'on le lui reproche, un trouble-sommeil, le rêve est un gardien du sommeil qu'il défend contre ce qui est susceptible de le troubler. Lorsque nous croyons que sans le rêve nous aurions mieux dormi, nous sommes dans l'erreur ; en réalité, sans l'aide du rêve, nous n'aurions pas dormi du tout. C'est à lui que nous devons le peu de sommeil dont nous avons joui. Il n'a pas pu éviter de nous occasionner certains troubles, de même que le gardien de nuit est obligé de faire lui-même un certain bruit, lorsqu'il poursuit ceux qui par leur tapage nocturne nous auraient troublés dans une mesure infiniment plus grande. »

Même ouvrage, chapitre 8 : « rêves enfantins »




(Le Rêve - Picasso)

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Partant de là, Freud attribue au rêve une autre « fonction », la réalisation des désirs, afin que ceux-ci n’accélèrent pas le réveil :


« Tout le monde connaît le proverbe : « Le porc rêve de glands, l'oie rêve de maïs »; ou la question : « De quoi rêve la poule? » et la réponse : « De grains de millet. » C'est ainsi que descendant encore plus bas que nous ne l'avons fait, c'est-à-dire de l'enfant à l'animal, le proverbe voit lui aussi dans le contenu du rêve la satisfaction d'un besoin. »


De cette façon, la fonction du rêve est établie. Fait amusant, toute critique de la psychanalyse par le patient est par ailleurs jugée non fonctionnelle, au chapitre 19, « Résistance et refoulement » :


« le même malade abandonne et reprend son attitude critique un nombre incalculable de fois au cours de l'analyse. Lorsque nous sommes sur le point d'amener à sa conscience une fraction nouvelle et particulièrement pénible des matériaux inconscients, il devient critique au plus haut degré; s'il a réussi précédemment à comprendre et à accepter beaucoup de choses, toutes ses acquisitions se trouvent du coup perdues ; dans son attitude d'opposition à tout prix, il peut présenter le tableau complet de l'imbécillité affective. Mais si l'on a pu l'aider à vaincre cette résistance, il retrouve ses idées et recouvre sa faculté de comprendre. Sa critique n'est donc pas une fonction indépendante et, comme telle, digne de respect : elle est un expédient au service de ses attitudes affectives, un expédient guidé et dirigé par sa résistance. »



Mais à d’autres endroits, Freud semble percevoir beaucoup mieux le piège du fonctionnalisme. Lorsque, par exemple, il établit une distinction entre sexualité et reproduction. Ce qui n’écarte pas certaines difficultés lorsqu’il est question, par exemple, de définir les perversions (tout en condamnant le mépris de la société de son époque à leur égard) :

« Mais ensuite vient toute une série d'anormaux dont l'activité sexuelle s'écarte de plus en plus de ce qu'un homme raisonnable estime désirable. Par leur variété et leur singularité, on ne pourrait les comparer qu'aux monstres difformes et grotesques qui, dans le tableau de P. Breughel, viennent tenter saint Antoine, ou aux dieux et aux croyants depuis longtemps oubliés que G. Flaubert fait défiler dans une longue procession sous les yeux de son pieux pénitent. Leur foule bigarrée appelle une classification, sans laquelle on serait dans l'impossibilité de s'orienter. Nous les divisons en deux groupes : ceux qui, comme les homosexuels, se distinguent des normaux par leur objet sexuel, et ceux qui, avant tout, poursuivent un autre but sexuel que les normaux. Font partie du premier groupe ceux qui ont renoncé à l'accouplement des organes génitaux opposés et qui, dans leur acte sexuel, remplacent chez leur partenaire l'organe sexuel par une autre partie ou région du corps. Peu importe que cette partie ou région se prête mal, par sa structure, à l'acte en question : les individus de ce groupe font abstraction de cette considération, ainsi que de l'obstacle que peut opposer la sensation de dégoût (ils remplacent le vagin par la bouche, par l'anus). Font encore partie du même groupe ceux qui demandent leur satisfaction aux organes génitaux, non à cause de leurs fonctions sexuelles, mais à cause d'autres fonctions auxquelles ces organes prennent part pour des raisons anatomiques ou de voisinage. Chez ces individus les fonctions d'excrétion que l'éducation s'applique à faire considérer comme indécentes monopolisent à leur profit tout l'intérêt sexuel. Viennent ensuite d'autres individus qui ont totalement renoncé aux organes génitaux comme objets de satisfaction sexuelle et ont élevé à cette dignité des parties du corps tout à fait différentes : le sein ou le pied de la femme, sa natte. D'autres individus encore ne cherchent même pas à satisfaire leur désir sexuel à l'aide d'une partie quelconque du corps ; un objet de toilette leur suffit : un soulier, un linge blanc. Ce sont les fétichistes. Citons enfin la catégorie de ceux qui désirent bien l'objet sexuel complet et normal, mais lui demandent des choses déterminées, singulières ou horribles, jusqu'à vouloir transformer le porteur de l'objet sexuel désiré en un cadavre inanimé, et ne sont pas capables d'en jouir tant qu'ils n'ont pas obéi à leur criminelle impulsion. Mais assez de ces horreurs! »
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(Pieter Brueghel, mais ce n'est pas la Tentation...,
c'est La Chute des anges déchus)
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« L'autre grand groupe de pervers se compose d'individus qui assignent pour but à leurs désirs sexuels ce qui, chez les normaux, ne constitue qu'un acte de préparation ou d'introduction. Ils inspectent, palpent et tâtent la personne du sexe opposé, cherchent à entrevoir les parties cachées et intimes de son corps, ou découvrent leurs propres parties cachées, dans l'espoir secret d'être récompensés par la réciprocité. Viennent ensuite les énigmatiques sadiques qui ne connaissent d'autre plaisir que celui d'infliger à leur objet des douleurs et des souffrances, depuis la simple humiliation jusqu'à de graves lésions corporelles ; et ils ont leur pendant dans les masochistes dont l'unique plaisir consiste à recevoir de l'objet aimé toutes les humiliations et toutes les souffrances, sous une forme
symbolique ou réelle.[etc., etc.] »

Chp 20 : La vie sexuelle de l’homme.


Malgré toutes les précautions prises, c’est bien par rapport à la fonction organique que sont définies toutes les perversions. L’hypothèse de recherche devient préjugé, et le jugement de valeur n'est jamais loin. Bien sûr, on enfonce les portes ouvertes en soulignant la pruderie de Freud, mais il y a un autre grain de sable, dans une méthode qui a été beaucoup imitée.


Plus loin, pour rendre compte de la tendance hédoniste, la notion de fonction intervient de nouveau à un autre degré :


« En ce qui concerne les tendances sexuelles, il est évident que du commencement à la fin de leur développement elles sont un moyen d'acquisition de plaisir, et elles remplissent cette fonction sans faiblir. Tel est également, au début, l'objectif des tendances du moi. Mais sous la pression de la grande éducatrice qu'est la nécessité, les tendances du moi ne tardent pas à remplacer le principe de plaisir par une modification. La tâche d'écarter la peine s'impose à elles avec la même urgence que celle d'acquérir du plaisir ; le moi apprend qu'il est indispensable de renoncer à la satisfaction immédiate, de différer l'acquisition de plaisir, de supporter certaines peines et de renoncer en général à certaines sources de plaisir. »

Chap 22

À travers la formule « moyen d’acquisition de plaisir », Freud annonce la découverte système de récompense hormonal que les neurologues mettront plus tard en évidence dans le cerveau. Par contre, cette dissection du principe de plaisir rend indifférent que l’acte ait lieu ou non, par rapport à son effet. On pourrait facilement en venir à ce type d’assertion : « tout ce qui intéresse les gens dans la vie, c’est la dopamine (même pas le cul) ». Un peu comme si un pilote d’avion vous disait : « si vous allez de Paris à Séoul, c’est parce que votre avion a des ailes ». En y réfléchissant bien, tant que l’on ne sort pas de la perspective fonctionnaliste, ce n’est pas si dépourvu de sens que ça, mais ce type de phrase est caractéristique de l’enfermement d’une discipline dans son ghetto.


(Cinq rêves - peinture aborigène
de Michael Nelson Tjakamarra - 1984)


À l’autre extrémité, il y a la question des limites de la vie, dont, pris dans son ensemble, le vivant paraît seulement pouvoir profiter et non tirer un profit à moins d’emporter quelque chose dans l’au-delà :

« La sexualité est en effet la seule fonction de l'organisme vivant qui dépasse l'individu et assure son rattachement à l'espèce. Il est facile de se rendre compte que l'exercice de cette fonction, loin d'être toujours aussi utile à l'individu que l'exercice de ses autres fonctions, lui crée, au prix d'un plaisir excessivement intense, des dangers qui menacent sa vie et la suppriment même assez souvent. Il est en outre probable que c'est à la faveur de processus métaboliques particuliers, distincts de tous les autres, qu'une partie de la vie individuelle peut être transmise à la postérité à titre de disposition. Enfin, l'être individuel, qui se considère lui-même comme l'essentiel et ne voit dans sa sexualité qu'un moyen de satisfaction parmi tant d'autres, ne forme, au point de vue biologique, qu'un épisode dans une série de générations, qu'une excroissance caduque d'un protoplasme virtuellement immortel, qu'une sorte de possesseur temporaire d'un fidéicommis destiné à lui survivre. »

Chp 26 sur le narcissisme :


Mais, c’est là une particularité de notre conscience historique, on ne voit plus trop ce que l’humanité va gagner au terme de cette course de relais. D’autre part on perçoit dans les procédés qui mettent au jour le fonctionnement du vivant un automatisme, un vice de forme qui entraîne la fuite en avant la plus irraisonnée : la fonction de la recherche est de mettre en évidence des fonctions, la fonction de la technique est de produire des outils, la fonction du technicien est d’utiliser des outils, tout le reste est poésie, mysticisme et rêveries, oui mais le rêve a une fonction, qu’on ne peut connaître s’il reste un rêve, il doit par conséquent être l’objet d’une recherche, etc.,etc. – quant à la critique, il n’y en a pas. C’est un cercle, et qui ne semble pas tout à fait vertueux. Si la perversion est le fait de se détourner de la fonction, alors il doit s’en être glissé une quelque part, parce que tout semble construit uniquement pour servir d’ostensoir à l’outil. Aujourd’hui encore, beaucoup d’analyses fonctionnelles de l’imaginaire, du rêve, de l’art, etc. tombent dans ce travers qui consiste à poser l’objet d’étude en introduction et à le ressortir comme une brillante découverte en conclusion – ce qui n’exclut pas que des intuitions fertiles se glissent entre les deux bouts.
(Bon, à ce propos, il va falloir que je mette un terme à cette série de billets qui a débuté à propos de l'art pariétal, et que je prenne le temps de me relire.)




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3 commentaires:

Anonyme a dit…

Bonjour Gilles,

Je vous prie de m'excuser. Je n'ai malheureusement pas trouvé comment vous contacter autrement que par commentaire.

Je souhaitais vous faire découvrir le service Paperblog, http://www.paperblog.fr dont la mission consiste à identifier et valoriser les meilleurs articles issus des blogs. Vos articles sembleraient pertinents pour certaines rubriques de Paperblog.

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Adeline
Responsable communication
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François a dit…

Commentaire un peu en retard, et un peu long. Quand tu dis: "Par contre, cette dissection du principe de plaisir rend indifférent que l’acte ait lieu ou non, par rapport à son effet", je pense que tu omets le fait que chez Freud, à côté du "pp de plaisir", il y a le désir, ou de manière générale l'éros, qui n'est pas seulement un pp d'assouvissement pur et simple...

Quand tu dis: "Un peu comme si un pilote d’avion vous disait : « si vous allez de Paris à Séoul, c’est parce que votre avion a des ailes ». En y réfléchissant bien, tant que l’on ne sort pas de la perspective fonctionnaliste, ce n’est pas si dépourvu de sens que ça", il me semble que tu confonds perspective fonctionnaliste et organiciste. Si on explique le vol de l'avion par ses ailes, on l'explique par ses organes, pas par sa fonction... je ne suis pas assez savant pour te faire sur le pouce une différence entre les deux perspectives, mais je peux au moins te conseiller la lecture de "Penser la vie" d'Alain Séguy-Duclot, qui essaye de théoriser le vivant et parle de toutes ces choses-là. Ce philosophe est d'autant plus intéressant qu'il a par ailleurs travaillé sur l'art... pensée de l'art et de la vie sont étroitement liés, tu es en plein dedans.

François a dit…

Dans le livre dont je t'ai donné les références, Séguy-Duclot parle également de psychanalyse, ce qui justifie d'autant plus le fait que je pense qu'il puisse t'intéresser. Je pourrais te le prêter si tu veux, après une soirée Surf Nazis must die ou que sais-je...